Densifier les quartiers : quelles sont les conditions de l'acceptabilité sociale ?

6 décembre 2018 Articles de fond

Cet article rédigé par l'équipe de Oui dans ma cour ! a initialement été publié dans le magazine Municipalité+Famille du printemps 2018. Il est reproduit ici avec autorisation.

Densifier les milieux de vie: une transformation pertinente, mais épineuse

La densification est un objectif partagé par de nombreuses collectivités. Tant dans les grandes villes que dans les villes moyennes et les villages, il s’agit d’une stratégie incontournable pour accueillir une population croissante et consolider les centralités existantes (p. ex. un centre-ville ou une rue principale), tout en s’assurant de protéger les milieux naturels et les terres agricoles, de contribuer à la lutte contre les changements climatiques et à s’adapter à leurs effets, de favoriser l’adoption de saines habitudes de vie, etc.

Bien que les avantages collectifs de la densification soient reconnus, sa mise en œuvre ne se fait pas sans heurts. Contrairement au lotissement de terrains «vierges» (naturels ou agricoles), la densification prend place dans des milieux habités souvent bien établis, où la population peut être sensible aux changements.

Dans ces milieux, le sentiment d’appartenance au quartier est souvent très fort. Si plusieurs résidents se battent pour le maintien du caractère de leur milieu de vie, c’est que ce dernier reflète leurs valeurs individuelles et collectives (Vivre en Ville, 2016). Ces citoyens, qui sont souvent bien informés et préparés, n’acceptent plus qu’on leur impose des projets immobiliers qui ne concordent pas avec leurs valeurs ou qui ne démontrent pas de sensibilité envers les enjeux sociaux ou environnementaux auxquels fait face le quartier (Batelier & Sauvé, 2011). Par ailleurs, cette méfiance est alimentée par la crainte de perdre certains acquis : caractère du lieu, tranquillité, intimité, sécurité, disponibilité du stationnement sur rue, présence d’arbres matures, abondance de la lumière naturelle, uniformité sociale, etc.

Quelle démarche suivre pour favoriser l’acceptabilité sociale?

Afin d’assurer l’acceptabilité sociale des projets de densification, les municipalités gagnent à se doter d’une planification fine, issue d’une vision concertée quant au devenir de la collectivité. Quels secteurs de la municipalité gagnent à être densifiés? Pour quelles raisons? Quelles seraient les formes de densification acceptables?

À l’échelle du voisinage, un projet de densification peut être difficile à accueillir de prime abord. C’est à cette échelle que les effets négatifs, s’ils existent, seront directement perçus et ressentis. Il en est autrement aux échelles du quartier et de la ville où la densification prend tout son sens. Favoriser l’acceptabilité sociale de la densification implique de bien communiquer sa pertinence. Sans vision globale et sans objectifs clairs, elle risque plutôt d’être perçue comme le «résultat direct de la spéculation foncière et des pressions exercées par les promoteurs» (Vivre en Ville, 2016).

À cet égard, l’identification des milieux pertinents à densifier peut aussi impliquer d’identifier ceux qui ont vocation à être conservés. La Ville d’Edmonton, en Alberta, mise d’ailleurs sur cette distinction afin d’établir les règles d’insertion de nouveaux bâtiments dans les milieux «à densifier», contrairement aux milieux de vie «stables» qui en seront exemptés (City of Edmonton, s.d.).

Lorsque des projets de densification sont présentés à une municipalité avant même qu’elle n’ait pu se doter d’une planification concertée, elle peut tout de même réagir au cas par cas et procéder à une démarche de design participatif visant à définir les balises de l’acceptabilité autour d’un projet donné.

Quel que soit le cas, la mobilisation des parties prenantes est essentielle et devrait viser à rassembler la municipalité, les citoyens (résidents et usagers), les développeurs immobiliers, les groupes d’intérêt, etc. Bien plus qu’une séance d’information ou de consultation, la démarche doit être réalisée en amont du développement de projets concrets. C’est seulement à ce moment que la légitimité de la concertation peut être reconnue, que la crédibilité des intervenants concernés peut être établie, et que le lien de confiance entre les parties prenantes peut être tissé (Raufflet, 2014).

Se donner le temps de réfléchir ensemble, étape par étape

Dans un premier temps, une telle démarche devrait viser à identifier les enjeux associés au projet : ce que chaque partie prenante peut gagner ou perdre si le projet voit le jour ou non, s’il prend une forme ou une autre, etc. Pour y parvenir, chaque intervenant doit disposer d’un droit de parole, et s’engager à écouter et reconnaître les besoins et préoccupations énoncés par ses pairs. Il s’agit d’une condition essentielle pour cheminer ensemble dans les prochaines étapes.

La démarche viserait ensuite à explorer les différentes possibilités offertes aux intervenants pour atteindre leurs objectifs. Il n’existe pas une seule façon de densifier une parcelle : la localisation du bâtiment, son implantation, son gabarit, sa volumétrie, et l’aménagement du terrain peuvent se décliner sous différentes formes. De multiples scénarios peuvent donc être mis sur la table afin que les participants au processus les évaluent, les comparent et en viennent à un scénario acceptable. Afin de s’assurer que chacun visualise clairement les tenants et aboutissants de ces scénarios, ceux-ci devraient être abondamment illustrés : plans, élévations, perspectives visuelles, montages photographiques, etc.

Enfin, les modalités de mise en œuvre du scénario privilégié peuvent aussi être évaluées par la démarche (modifications aux règlements, budget, échéancier, etc). Entre toutes ces étapes, il est primordial de laisser le temps aux participants de réfléchir, afin de passer par-dessus les premières réactions et les a priori, et ainsi approfondir la discussion et faciliter le consensus.

Afin d’assurer l’acceptabilité sociale des projets de densification, les municipalités gagnent à se doter d’une planification fine, issue d’une vision concertée quant au devenir de la collectivité.

La densification doit-elle être acceptée de tous?

Au terme de cette réflexion, chaque intervenant devrait pouvoir se faire porte-parole de la démarche, contribuant à nourrir un sentiment de confiance envers la municipalité, et son ouverture à prendre en compte les besoins et attentes des différentes parties prenantes. En parallèle, différents moyens de communication peuvent favoriser la transparence et permettre aux citoyens de s’informer sur la réflexion (site web, infolettre, journal, etc). De cette façon, l’ensemble de la population est amené à comprendre et évaluer les projets qui prennent place dans leur quartier ou leur municipalité, de percevoir les gains ciblés et de comprendre les compromis qui entrent en compte dans le scénario privilégié.

L’acceptabilité sociale ne signifie pas nécessairement qu’il y aura, au terme d’une démarche participative, un consensus sur les moindres détails de la qualité des projets. Elle suppose cependant que les différents intervenants concernés reconnaissent la pertinence de la densification et s’entendent sur les balises à respecter pour assurer l’intégration des projets dans leur milieu.

Après tout, la densification ne devrait jamais être un fin en soi. Pour qu’elle soit positive, elle doit être pertinente. Si on s’y intéresse, c’est bien pour tendre vers des milieux de vie qui soient toujours plus dynamiques, agréables à vivre … et durables!

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Cet article rédigé par l'équipe de Oui dans ma cour ! a initialement été publié dans le magazine Municipalité+Famille du printemps 2018. Il est reproduit ici avec autorisation.

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Bibliographie

BATELIER, Pierre et Lucie Sauvé (2011). « La mobilisation des citoyens autour du gaz de schiste au Québec: les leçons à tirer », Gestion, volume 36, n°2, p. 49-58. [https://www.cairn.info/revue-gestion-2011-2-page-49.htm]

CITY OF EDMONTON (s.d.). «Mature Neighbourhood Overlay», Residential Infill. City of Edmonton [https://edmonton.ca/matureneighbourhoodoverlay] (consulté le 10 avril 2018)

RAUFFLET, Emmanuel (2014). « De l’acceptabilité sociale au développement local résilient », Vertigo, vol 14, n°2. [http://journals.openedition.org/vertigo/15139]

VIVRE EN VILLE (2016). Croître sans s’étaler: où et comment reconstruire la ville sur elle-même. 123 p. (coll. Outiller le Québec; 7) [vivreenville.org].

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